Une autre histoire, sur la piste des Dieux

Une autre histoire, sur la piste des Dieux

La rigueur des geôliers

 

 

Alors que l'on nous parle sans cesse de plan de rigueur dans les médias, voici la réponse intemporelle d'un écrivain célèbre qui, dans la nuit d'un monde, semblait bien savoir naviguer à la voie de son Esprit comme il le faisaient aux instruments. Ses mots nous invitent à découvrir le visage de l'union se cachant derrière les buissons de divisions, quelles qu'elles soient, et qu'elles fussent d'hier ou d'aujourd'hui. L'union est dans la transcendance.

 

"N'avez-vous point honte, leur ai-je donc dit, de vos haines, de vos divisions, de vos colères. Ne tendez pas le poing à cause du sang versé hier, car si vous sortez renouvelé de l'aventure, comme l'enfant du sein déchiré ou l'animal ailé et embelli des déchirements de sa chrysalide, qu'allez-vous saisir à cause d'hier au nom de vérités qui se sont vidées de leur substance? Car ceux qui en viennent aux mains et se déchirent, je les ai toujours com­parés, instruit par l'expérience, à l'épreuve sanglante de l'amour. Et le fruit qui naîtra n'est ni de l'un ni de l'autre mais des deux. Et il domine ces deux-là. Et ils se réconcilieront en lui, jusqu'au jour où eux-mêmes, à la génération nouvelle, seront l'épreuve sanglante de l'amour.

Ils souffrent certes des horreurs de l'enfantement. Mais l'hor­reur passée, vient l'heure de la fête. Et l'on se retrouve dans le nouveau-né. Et voyez-vous, lorsque la nuit vous prend et vous endort, vous êtes tous semblables les uns aux autres. Et je l'ai dit de ceux-là mêmes dans les prisons qui portent leurs colliers de condamnés à mort : ils ne diffèrent point des autres. Il importe simplement qu'ils se retrouvent dans leur amour. Je pardonnerai à tous d'avoir tué car je refuse de distinguer selon les artifices de langage. Celui-ci a tué par amour des siens, car on ne joue sa vie que pour l'amour. Et l'autre aussi avait tué par amour des siens. Sachez le reconnaître et renoncez à dénommer erreur le contraire de vos vérités, et vérité le contraire de l'erreur. Car l'évidence qui saisit et vous contraint de gravir votre mon­tagne, sachez qu'elle aussi a saisi l'autre qui gravit également sa montagne. Et qu'il est gouverné par la même évidence que celle qui vous a fait lever dans la nuit. Non la même peut-être, mais aussi forte.

Mais vous ne savez voir de cet homme que ce qui nie l'homme que vous êtes. Et lui, de même, ne sait lire en vous que ce qui le nie. Et chacun sait bien qu'il est autre chose en soi-même que négation glaciale, ou haineuse, mais découverte d'un visage si évident, simple et pur, qu'il vous fait pour lui accepter la mort. Ainsi vous haïssez-vous l'un et l'autre d'inventer un adversaire menteur et vide. Mais moi qui vous domine, je vous dis que vous aimez le même visage quoique mal reconnu et mal décou­vert.

Lavez-vous donc de votre sang : on ne bâtit rien sur l'esclavage sinon les révoltes d'esclaves. On ne tire rien de la rigueur s'il n'est point de pentes vers la conversion. Si la foi offerte ne vaut rien, et, si les pentes versent la conversion, alors à quoi bon rigueur?

Pourquoi, le jour venu, userez-vous donc de vos armes? Que gagnerez-vous à ces égorgements où vous ignorez qui vous tuez. Je méprise la foi rudimentaire qui ne concilie que les geôliers."

 

Antoine de Saint Exupéry, Citadelle p.145-146, Editions Gallimard, 1948

 

Et dans cet amour, on ne peut trahir sa vérité dans des jeux de votes, ni la ternir en jetant l'opprobre aux cartes maîtres ou même à ceux qui les détiennent. Grandir à la source de la lumière authentique plutôt que s'accrocher aux lumières "artificelles" des médias plus ou moins cathodiques.

 

"Ainsi celui-là qu'écrasait le poids des remparts, et sur qui veil­laient les sentinelles, et que je pouvais bien crucifier sans qu'il abjurât, celui-là qui ne livrerait que son rire méprisant sous le pressoir de mes bourreaux, je le considérerais avec erreur si j'y lisais un réfractaire. Car sa puissance lui vient d'une autre religion, il est une autre face de lui qui est tendre. Une autre image de lui, celle d'un homme qui s'assoit, et qui écoute, les mains sur les genoux avec son sourire candide, et il est des seins qui lui ver­sèrent leur lait. Ainsi de celle-là que j'ai capturée sur ma tour et qui marche de long en large dans la cage de l'horizon, et ne peut être violée ni saisie, et ne livrera pas le mot d'amour qu'on lui demande. Et qui est, simplement, d'une autre contrée, d'un autre incendie, d'une tribu lointaine, et pleine de sa religion. Et, hors la conversion, je ne saurais l'atteindre.

Ceux que je hais, c'est d'abord ceux qui ne sont point. Race de chiens qui se croient libres, parce que libres de changer d'avis, de renier (et comment sauraient-ils qu'ils renient puisqu'ils sont juges d'eux-mêmes?) Parce que libres de tricher et de parjurer et d'abjurer, et que je fais changer d'avis, s'ils ont faim, rien qu'en leur montrant leur auge.

Ainsi fut la nuit des fiançailles et du condamné à mort. Et j'eus ainsi le sentiment de l'existence. Gardez votre forme, soyez per­manents comme l'étrave, et, ce que vous, puisez du dehors chan­gez-le en vous-mêmes à la façon du cèdre. Moi je suis le cadre et l'armature et l'acte créateur dont vous naissez, il faut main­tenant, comme l'arbre géant, qui développe ses branchages, et non les branchages d'un autre, forme ses aiguilles ou ses feuilles, non celles d'un autre, croître et vous établir..."

 

Antoine de Saint Exupéry, Citadelle p.115, Editions Gallimard, 1948




13/12/2011
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